Chapitre 20
Luigi releva légèrement la tête, pupilles fendues et canines anormalement allongées.
- Ils arrivent.
Sa remarque était inutile, il le savait. Sa compagne avait déjà desserré son étreinte et fixait l'horizon, sur le qui-vive, son regard muté froid et hautain, fidèle à elle-même. Pourtant, ses doigts fins gantés de cuir noir serraient les siens avec force. Il inspira profondément, refoulant l'angoisse qui rongeait son cœur. Kayla était forte de cinq siècles d'expérience. Pourtant, cela ne suffirait pas, ils le pressentaient tous deux. Alors pour sauver sa vie, il rejetterait toute pitié, et laisserait ses instincts de Vampire si longtemps haïs contrôler ses pulsions et ses mouvements. Oui, il avait toujours cherché à épargner la race humaine. Avant. Désormais, c’était elle qui passait avant tout.
Baissant les yeux vers la jeune femme, il rencontra son regard translucide. La prise autour de sa main se fit plus forte et ses mâchoires se serrèrent.
- Ne me regarde pas ainsi, Kayla.
Un sourire amer se dessina sur les lèvres parfaites de son amour, il ne put retenir une pulsion soudaine et la serra dans ses bras avec une force désespérée.
- Ne me dis pas adieu avant même le début de la bataille.
Il sentit ses bras s'enrouler autour de son cou et lui rendre son étreinte angoissée.
- Fais-moi confiance, mon amour…
Kayla avait la gorge nouée et fut bien incapable de répondre à cette supplique. Elle inspira une bouffée de son odeur, embrassa son cou, son menton, ses lèvres. Non, elle ne voulait pas mourir, pas aujourd'hui, pas comme ça. Elle ne voulait pas le quitter. Elle voulait l'éternité, et lui à ses côtés. Quelle ironie... Tout avait changé si vite, mais que pouvait-elle regretter ? Alors, malgré tout, elle acquiesça lentement.
- Sauve-moi.
Ses mots... Ces mots dans sa bouche, sa voix mélodieuse et impérieuse, à cet instant si étrangement inégale, son visage adoré... Alex caressa tendrement sa joue. Cela ne pouvait finir ici. Réunis, ils étaient invincibles, immortels. Quelle force pourrait prétendre les séparer ? Ils étaient nés pour se retrouver, pour s'aimer, et demeurer ensemble pour l'éternité.
- Ils sont là.
Oui, c'était l'heure. Il songea brièvement à Raphaël, espérant qu'il ne lui soit rien arrivé. Au prix d'un effort inconsidéré, il s'écarta de Kayla, et ce fut elle qui leva les yeux la première.
Un sourire désabusé étira les lèvres du jeune homme. Qui, parmi ces humains se déployant avec une lenteur macabre dans la plaine face à eux, aurait pu seulement imaginer les quelques instants qui venaient de s'écouler, lorsque le regard terrifiant de la jeune femme les transperça ? Que voyaient-ils, hormis deux créatures à la beauté irréelle et au charisme morbide et puissant qu'ils dégageaient ? Non, ils n'avaient aucune idée de cet amour qui les liait, et qui allait tous les exterminer.
Et lui, ce vieil homme en costume blanc qui souriait comme un dément, qui voyait déjà sa victoire, entouré d'une demie douzaine de soldats armés jusqu'aux dents, il lui réservait la fin la plus horrible de tous.
- Quel déplaisir de vous revoir, Monsieur, décréta soudain Kayla, sa voix claire ayant retrouvé sa pleine assurance. Cela fait un moment que nos routes ne s'étaient pas croisées. Avez-vous rencontré quelques difficultés à nous traquer… ?
Ils virent avec délectation le regard de leur ennemi se faire noir.
- J'admets vous avoir sous-estimés, femme, mais qu'importe, puisque la finalité reste la-même.
En tant normal, Alex se serait allègrement moqué de la jeune femme pour s'être fait appeler « femme » par un vieux croulant. Mais l'heure n'était plus aux plaisanteries.
- Vous avez raison, Monsieur.
C'était la première fois qu'il lui adressait la parole. Lorsque le vieil homme se tourna vers lui, vaguement intrigué, un sourire machiavélique se dessina sur ses lèvres.
- Vous allez tous périr ici même.
Un frisson inconscient parcourut la masse face à eux.
- Tu devrais faire ça plus souvent, mon biquet, tu es absolument terrifiant.
Les deux Vampires échangèrent un regard complice. Impulsive, impatiente, fidèle à elle-même, Kayla lui sourit une dernière fois et bondit.
La femme s'était élancée, si vive que les premiers soldats qu'elle égorgea ne se rendirent même pas compte qu'elle avait bougé.
- Allez-y, ordonna monsieur d'une voix calme.
Le soldat à ses côtés beugla un ordre et la plaine s'emplit d'un bruit assourdissant, des centaines de douilles vides souillant la terre un peu plus chaque seconde. Monsieur ne craignait rien. Pas encore. Éloigné de la zone du combat et confortablement installé dans une jeep de l'armée, il attendait son heure. Tout allait se jouer lorsque les deux Vampires auraient fini de faire le ménage parmi les soldats massés dans la plaine, et seraient alors en mesure de s'approcher de son périmètre de sécurité. Il serait alors temps d'utiliser le sérum si durement acquis afin de mettre fin à l'existence de cette Race contre nature. Bien sûr, la grande partie des soldats mobilisés allait mourir, mais la cause en valait la peine.
En observant le massacre qui commençait sous ses yeux, Monsieur serra instinctivement son revolver chargé contre lui. Kayla... La superbe démone, vive, souple, mortellement précise, était terrifiante. Mais l'homme à ses côtés... Ses mâchoires se crispèrent. Il n'avait pas prévu cela. Il n'avait pas envisagé un seul instant qu'il puisse exister un être plus dangereux que Kayla, et pourtant.... Force, vitesse, fluidité, précision... Il lui était supérieur en tout point de vue, majestueusement inhumain, absolument monstrueux. Et tandis qu'il les observait couler entre les balles avec une aisance surnaturelle, une peur insidieuse s'emparait de lui avec une sadique lenteur.
Le soldat s'écoula mollement lorsqu'il lui brisa les cervicales. Se protégeant d'une salve de coups de feu à l'aide du cadavre, Alex le jeta ensuite sur ses agresseurs, conscient de la répugnance de son geste. Profitant du répit que lui offrait son acte, il se faufila entre les humains choqués et plongea dans le vide. Ses mains trouvèrent aisément des prises sur la roche et il se glissa en souplesse dans une large fissure courant le long de la falaise sur une trentaine de mètres. L'espace était tout juste suffisant pour qu'il puisse y tenir allongé. A cet instant, les soldats devaient contempler la vingtaine de mètres de vide surplombant la mer agitée, ahuris.
- Ça va ?, chuchota-t-il.
Kayla, qui se tenait à quelques centimètres de lui, grommela et lui montra quelques éraflures de moindre importance.
- Ça va. Il m'est difficile de passer à travers le feu des balles sans me faire toucher.
Il sourit tristement et se pencha vers elle pour l'embrasser. Lui n'avait rien, et faisait de gros efforts pour ne pas sans cesse faire attention à elle pendant combat.
- Ils doivent commencer à flipper, là-haut, murmura-t-il contre ses lèvres.
La jeune femme sourit et approfondit leur baiser. Plus tôt dans la journée, ils avaient parcouru les lieux, s'appropriant le terrain et cherchaient tout élément de leur environnement qui pourrait leur servir. Cette crevasse leur offrait quelques instants de répit non négligeables, puisque leur adversaire semblait avoir déployé des moyens titanesques, tant en hommes qu'en armement.
D'un commun accord, ils se séparèrent, et après un dernier regard, s'éloignèrent chacun de leur côté.
- Fais attention à toi.
Kayla ne tourna pas la tête, se contenta d'un vague signe de main. Il sourit.
Le silence qui s'était abattu sur les lieux était pesant. Dans leurs oreilles résonnaient encore le raffut des coups de feu.
- Où sont-ils passés, bon sang...
Monsieur gardait le silence, laissant les haut gradés autour de lui s'agiter, caressant distraitement la crosse de son arme. Les soldats en contre bas étaient à cran, déambulant entre les cadavres de leurs camarades, sursautant au moindre son, craignant l'instant où les deux monstres réapparaitraient.
- Bordel !
« Enfin les revoilà » songea le vieil homme. Ils avaient surgi du vide chacun de leur côté, profitant de la surprise des soldats pour en faucher une dizaine avant que le moindre coup de feu ne retentisse. Lentement, inéluctablement, les centaines d'hommes déployés tombaient sous les coups mortels, comme des vulgaires poupées de chiffon. Tous faisaient pourtant partie de l'élite, et n'arrivaient à provoquer aucun dommage conséquent à l'une ou l'autre des créatures. Pire, elles ne semblaient même pas être affectées d'une quelconque manière, comme si tout cela n'étaient pour elle qu'un jeu morbide.
Heureusement pour Monsieur, il était un homme prudent. Lorsqu'il avait réussi à coincer Kayla, elle était affaiblie par le manque de nourriture. Aujourd'hui, elle était en pleine
possession de ses moyens. Et même si son compagnon était encore plus dangereux qu'elle, il avait remué ciel et terre pour obtenir des moyens titanesques afin de parer à toute éventualité mal venue. Et en voyant le lugubre spectacle qui s'étalait sous ses yeux, il ne pouvait que s'en féliciter.
Les apparences étaient trompeuses. Kayla sentait la fatigue la gagner. Voilà une heure qu'elle courrait, bondissait, frappait sans s'arrêter, si ce n'était le court instant de répit dans la crevasse. Cela avait été bénéfique, les Vampires récupérant à une vitesse incroyable, mais il devenait urgent que ce petit prélude se termine rapidement. Car il ne faisait aucun doute que c'était cela : une mise en bouche, un petit entrainement visant à les épuiser pour qu'ils ne puissent se défendre aussi efficacement contre la plus redoutable des armes humaines. Une douleur lui traversa le ventre. Touchée à bout portant. Elle fit signe à Luigi que ce n'était rien. Le soldat fautif écarquilla les yeux de terreur lorsqu'elle lui sauta sauvagement à la gorge, grognant de fureur. Spectaculairement inutile, totalement libérateur et purement morbide. Essuyant le sang frais coulant le long de ses lèvres, elle expédia le corps agonisant sur ses collègues d'un coup de pied puissant, après s'être emparé d'un fusil mitraillette à la taille absolument ahurissante. Tout sembla se figer autour d'elle. Une dizaine de soldats encore debout la regardaient avec des yeux ronds. Elle les regardait, une moue hautaine plaquée sur le visage. Ils se regardèrent. Et lorsqu'enfin, un des hommes eut l'air de se réveiller et d'amorcer un geste pour tirer, ils étaient tous mort - ou presque. La jeune femme appuya l'arme sur son épaule et sourit, satisfaite.
- Gamine.
- La ferme.
Luigi haussa les épaules en ricanant. Le silence était revenu, et l'odeur du sang et de la mort empestait l'air.
- Les choses stupides commencent, pas vrai ?, chuchota le jeune homme.
- Pourquoi tu parles tout bas ?
Ils se sourirent, se remémorant une scène leur semblant si lointaine.
Oui, les choses sérieuses commençaient. Certes, le nombre de leurs adversaires avait sérieusement diminué, mais ceux qui restaient disposaient d'armes bien plus redoutables, dont ils ignoraient les véritables effets. La fatigue avait déjà atteint Kayla, et lui-même n'allait pas tarder à en ressentir les effets. Plus le combat s'éternisait, plus le danger était grand. C'était une situation assez pénible, surtout lorsqu'on est habitué à être au sommet de la chaine alimentaire. Il leur fallait donc agir intelligemment et élaborer une stratégie afin de contrecarrer les plans humains.
- Ravale ton sourire, connard...
- Kayla, NON !
La main d'Alex se referma dans le vide. Que disait-il, déjà ?
Le vieil homme se redressa d'un bond, ayant senti plus qu'aperçu le regard chargé d'une haine glaciale le foudroyer.
- A TERRE !
Avant qu'un des militaires ne se précipite sur lui et le plaque au sol, il entraperçut son regard trop clair aux pupilles allongées et le canon de son arme braqué sur lui. La rafale de coups de feu balaya le véhicule et le corps le protégeant se raidit avant de se relâcher. Dans l'agitation générale, il se redressa sans un regard pour son défunt sauveur, ivre de rage.
- ALLEZ-Y ! FEU ! ABATTEZ LA !
Alex jura et se précipita vers la jeune femme, qui avait battu en retraite.
- Arrête de te la jouer, tu veux, grommela-t-il.
Elle lui balança un sourire moqueur.
- Tu es juste jaloux de ne pas posséder ma classe naturelle.
Il leva les yeux au ciel et lui effleura brièvement le visage du bout des doigts avant qu'ils ne se précipitent de nouveau dans le combat.
Kayla bondit et un coup de point puissant projeta un soldat à un dizaine de mètres, brisant les os de sa cage thoracique dans un craquement effrayant. Se sentant revigorée, animée d'une volonté nouvelle, elle s'élança au milieu des balles. L'enjeu n'était plus le même. Il fallait tous les tuer, et vite. Elle ne connaissait pas les effets de ces fameuses balles anti-vampire, mais cela ne la chagrinait pas plus que cela, et elle tenait à éviter l'expérience. Prenant une nouvelle fois son élan, elle sauta sur le dos d'un soldat, lui brisa le cou d'un geste sec et roula au sol, son arme dans la main, balayant les environs d'une rafale avant de reprendre sa course.
- Mon doudou en sucre !
Le jeune soldat face à elle la regarda, si dubitatif qu'il en oublia de tirer. Un feulement jailli de sa gorge et elle abattit la crosse de son arme sur son crâne, avant de se retourner, furieuse.
- Chérie, calme toi, le rouge ne te vas pas au teint.
S'ils n'avaient pas été en danger de mort, elle lui aurait arraché les yeux et s'en serrait servi pour étouffer le connard en costard blanc. Mais ils luttaient pour leur survie, et les piques du jeune homme dédramatisaient la situation.
- Ils ont sorti l'artillerie très très lourde, mon aimée.
Grommelant pour la forme, la jeune femme releva la tête. Monsieur n'avait pas plaisanté lorsqu'il avait dit être à la tête d'une organisation mondiale. Il ne manquait plus que quelques avions pour pilonner la plaine et ils se seraient cru en pleine guerre mondiale. Fini, les petits fusils mitraillettes, ils avaient pointé sur eux des calibres bien plus gros.
Au final, cela revenait au même. Plus destructeurs, mais moins maniables.
- Je propose de faire ça vite et bien. Je préfère tout de même briser des os humains que me battre contre des machines...
Luigi eut un rire bref.
- Ah, mon amour, si tu n'étais pas si morbide, pourrais-je seulement t'aimer...
Elle esquissa un sourire avant de se précipiter dans le tas, comme à son habitude. Il prit la direction opposée. Évitant avec une aisance écœurante les balles, il se glissa derrière le soldat, l'envoya valser sur ses collègues et prit possession de sa mitrailleuse lourde. Il se délecta un instant des regards paniqués avant de faire feu. Lorsqu'il eut vidé le chargeur; il sourit, comprenant mieux l'engouement de sa compagne pour les armes humaines. Il avait vraiment besoin de repos.
- Et qui a dit que j'étais une gamine, déjà ?
Il lui adressa un grand sourire avant de recharger l'arme, tandis que la jeune femme disparaissait de nouveau. Pour un peu, il se serait amusé.
Kayla était en nage. Son corps la brûlait. Elle ne souffrait d'aucune blessure grave, mais de nombreuses balles anti-vampire lui avaient entaillé la peau. Ces saloperies étaient vraiment efficaces. Si l'une d'elle la transperçait, c'était fini. Elle était affaiblie par le combat et perdait trop de sang.
Elle était trop près du but pour mourir maintenant. Ils avaient gagné, les humains étaient tombés. Relevant la tête, elle croisa le regard de son ennemi. Agrandi par la colère et la peur. Un sourire mauvais illumina son visage et elle s'avança vers lui, calmement, un révolver volé à un cadavre dans les mains. Le vieil homme se leva et pointa sur elle sa propre arme. Mais éviter ses balles était un jeu d'enfant, pour elle qui arrivait à se glisser entre des rafales. Elle bougeait si vite que Monsieur avait l'impression que les balles la traversait sans qu'elle n'ait eu à bouger. La jeune femme d'un rire glacial.
- C'est fini, pourriture. Tu as failli. Les humains ont failli.
- NON !
Oh si, il avait échoué. Combien étaient-ils, face à eux deux ? Combien en restaient-ils maintenant ? Il avait vécu toute sa vie dans l'attente de cet instant. Il n'avait jamais douté de sa victoire. Alors pourquoi était-ce son arme qui était déchargée, et celle de son ennemie pointée sur lui, cette dernière rayonnante, victorieuse, ses vêtements déchirés de toutes parts et le sang coulant de ses nombreuses plaies mais plus vivante, plus Vampire que jamais ?
Elle prenait son temps, la garce. Elle approcha avec un lenteur grotesque.
- KAYLA !
Le cri de l'autre vampire lui parvint à peine. Elle non plus ne sembla pas l'entendre. Son entière attention était braquée sur lui. Il tomba à genoux. Cela ne pouvait pas être vrai. C'était impossible.
- Ne te l'avais-je pas dit, vieux fou ?, murmura la vampire, stoppant son avancé à trois pas de lui. Ton entreprise était vouée à l'échec.
- Non....
- Passe le bonjour à ta famille de ma part.
Lorsqu'il s'écroula sur le sol, une douleur insupportable transperçant son torse et se propagea dans tout son corps, des centaines de cadavres s'offraient à ses yeux mourants. Tout cela.... pour rien ?
Il tourna la tête vers son ennemie de toujours. Ses pupilles avaient repris forme humaine, mais étaient à présent vides de la délectation qu‘il y avait lu quelques secondes plus tôt. Lorsqu'elle vacilla, il se rendit alors compte que le sang qui coulait de ses lèvres en sillons vermeille dans son cou livide n'était pas celui d'une de ses victimes. Lorsqu’elle chuta et que son compagnon la rattrapa dans ses bras puissants, il aperçut la blessure béante qui déchirait sa poitrine.
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